jeudi 28 mars 2013

Rue des Martyrs, de Pierre Brunel



En ce jeudi nouveau, c'est Virginie Trézières qui nous fait l'honneur de partager avec nous sa lecture du livre de Pierre Brunel, Rue des Martyrs. Une marche au coeur du passé et de l'âme d'un lieu, donc, avec en toile de fond la jouissance simple de l'écriture.

Alors qu'aujourd'hui la césure est consommée entre la docte littérature et l'Histoire – contrairement au XIXe siècle dont les domaines étaient confondus, dans la mesure où l'historien avait pour ambition de peindre une œuvre totale – Pierre Brunel (1) réussit avec brio cette résurrection bicéphale du passé. À l'aide de son périscope, appareil optique idéal pour voir ce qu'on ne fait qu'entrevoir, noyé dans cette pollution visuelle, il "rompt pour nous l'accoutumance" ! Ces quelques mots de Saint-John Perse (2) prennent tout leur sens dans le dernier ouvrage de ce professeur de lettres, spécialiste de Rimbaud. La verve poétique le contamine jusque dans ce livre pour nous conter l'histoire de Paris à travers cette Rue des Martyrs, comme le rappelle le titre. Il ose ainsi briser le cadre rigide du Temps et de l'Espace pour les superposer en une seule singularité littéraire, dans laquelle on croise les spectres de Victor Hugo, Napoléon, Nerval, Zola et bien d'autres ectoplasmes vaporeux mais étonnamment présents ! Fidèles témoins de cette excavation du passé, ils surgissent ça et là et nous accompagnent dans cette mystérieuse rue aux venelles arborescentes.

Le lecteur, qui se laisse choir dans la beauté de ces pages, sent sourdre au plus profond de lui-même l'effervescence d'une simultanéité d'existences antérieures. Atteint de métempsychose anachronique, on se laisse gagner par la fluidité du trait et l'alacrité du récit, élégamment relevé d’incises anecdotiques. On y apprend, par exemple, que le célèbre photographe Nadar répond au nom bohème de Tournachon, ou encore que Prosper Mérimée (3) entretint pendant quarante années une relation épistolaire amoureuse avec une artiste, bien qu’il vivait « sa vie conjugale avec sa mère », comme l’atteste la biographie écrite par Xavier Darcos.

On salue Pierre Brunel, ce brillant universitaire à la plume capiteuse et à la mémoire nécromancienne, pour nous élever avec lui vers les faîtes de l’Histoire française. La noirceur de l'insurrection de la Commune (4) et de l'affaire Dreyfus (5) laisse aussi place à des bulles pétillantes qui ne sont pas sans humour malgré le sérieux du propos.
Dès le titre, on se gausse d'avance en pensant au docteur Cottard (6) de Proust, qui prend tout au pied de la lettre ! Insatiable de locutions adverbiales et autres expressions tarabiscotées, il les apprend par cœur sans les comprendre pour les faire figurer à propos. D’un zèle studieux, il considère en effet chaque mot au premier degré. Ne lui dites donc pas que Pierre Brunel est l’auteur de Rue des Martyrs, il risquerait de nous reprocher de ne pas en voir ! Comment lui expliquer que nous sommes loin du film d'horreur Martyrs (7) de Pascal Laugier ? 

Faut-il alors rire, pleurer, revêtir le masque de l’effarement propre aux attentes de son locuteur, aux balbutiements du mot « Martyr » ? En effet, au sortir de ce feulement étrange, on s’imagine, séance tenante, les tourments des damnés que l’on châtie à coups de martinet, les brochettes de pendus du gibet de Montfaucon de la ballade de Villon.… mais qu’en est-il de cette rue des Martyrs revisitée par la mémoire au XXIe siècle ?

Emprunté du grec et du latin ecclésiastique, le substantif martyr a initialement le sens de « témoin » de Dieu ; celui qui souffre / se sacrifie pour sa religion. Par la suite, on retrouve ce mot en ancien français sous la forme de martirier au sens de « martyriser ». Filiation morphologique évidente car "martyriser" est composé du verbe « tirer » et il n'est pas inutile de savoir que l'une des tortures les plus fréquemment infligées était la dislocation des membres, d'où le nom habituel du bourreau au moyen-âge qui était tiranz !
Le martyr est-il donc ce supplicié écartelé auquel on « tire » tout ce qui se rattache au tronc ? Chose clairement montrée à l'écran dans le film de Laugier dans lequel les bourreaux d'une jeune femme lui "tirent" littéralement la peau, comme un vulgaire lapin qu'on dépèce !

Pourtant « ce [que Pierre Brunel] présente dans les pages qui suivent est tout à fait différent. »  La lecture de ce livre nous offre une agréable plongée en apnée dans le Temps, une bal(l)ade historico-poétique dont l’envoi nous rappelle combien Pierre Brunel a cette capacité de voir le monde pour l’enchanter ; se promener pour aussi réfléchir dans la solitude, sans le tarabuste assourdissant du monde parisien et retrouver l'immanence du passé. Et c'est à partir du présent que le promeneur le reconstitue à travers le jeu de la toponymie des noms de rues. Avant d’être baptisée Rue des Martyrs en 1750 à la mémoire du saint Denis décapité (8) sur le parvis de Monmartre, c’était le chemin des Martyrs, lui-même précédemment dénommé chemin des Porcherons ; quartier peuplé de cabarets dont la brasserie des Martyrs dans laquelle un cénacle d’artistes se retrouvait : Gustave Courbet, Edouard Manet, Nadar, Théodore de Banville, l'habitué Henry Murger et bien d’autres…

L’auteur nous précise qu’« Il n'y avait à l'origine ni projet ni tentative. Quelques pages, datées au fil des semaines, puis plus intensément, des jours, ont peu à peu pris la forme d'un journal interrompu, puis brièvement repris. »
Ainsi nous suivons « les promenades qui sont celles d'un vieux piéton de Paris », « Une volupté de la réminiscence […] Charme profond, magique, dont nous grise / Dans le présent le passé restauré ! » chantait déjà Baudelaire dans Le Parfum. L’effort de l'écriture exprime ici cette tentative pour raconter notre histoire mais aussi pour conjurer l’irréversibilité de l’oubli, comme ce petit garçon tué pendant le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Victor Hugo évoque la mort de ce « pauvre enfant de sept ans, [...] [abattu] rue Tiquetonne. »

Un voyage dans le temps et dans l'espace autour du quartier Montmatre juste pour la combustion du plaisir. Cette œuvre de belle facture permet ainsi de revoir le passé pour le transmuer au présent, recouvrer ce qui n'est plus. Notre meilleur guide, ces derniers pas vernaculaires de l'auteur :
« Ces pages, je les ai écrites pour le plaisir de les écrire, avec le sentiment constant d'un enrichissement de mon esprit, de ma vie et de mon être. »

Virginie Trézières

Pierre Brunel, Rue des Martyrs, Les éditions du Littéraire, coll. "La bibliothèque de Babel", décembre 2012, 164 p. – 18.70 €