mardi 1 janvier 2013

Je m'appelle Ange

Non démarrons nos publications avec un extrait de roman en cours d'écriture, proposé par Jean-Yves Acquaviva. Sans doute le début du tout premier chapitre. Une manière symbolique de déflorer également ce site, et de le placer directement sous les auspices de la création.

Je m'appelle Ange Gregori et j'habite un village vertical. Je suis là-haut, au dernier des onze étages d'un improbable empilement de vies, au sommet de la représentation ultime de la défaite d'une société dans laquelle on se regardait en face, pour le bien comme pour le mal. Ici, on se rapproche du ciel en appuyant sur un bouton. Pas de sentiers escarpés, de chemins détournés ni de rondeur ; rien que des angles, des lignes droites, une succession de couloirs identiques menant aux mêmes portes qui n'ouvrent sur rien. Les espaces se mesurent en mètres cubes sans autre horizon que celui des murs blancs. C'est ici que je perds mes jours et nie ce qui me reste d'existence puisqu'il me faut survivre, puisqu'il me faut supporter mon âme et ses états, mon cœur et ses blessures. Autour de moi, au-delà de mon village, la ville se répand. Peu à peu, elle a consommé les espaces, absorbé les différences. Elle n'est plus qu'un même et long rempart qui s'étend face à la mer sur des kilomètres. Je crois que je la hais. Et pourtant je l'ai aimée. Elle m'a dit qui j'étais, d'où je venais mais trop longtemps sûrement où il fallait aller. Et puis, elle m'a tout pris. Aujourd'hui, je n'ai plus rien à donner à personne et encore moins à moi-même, pas même la mort. Je tourne en rond immobile, auditeur impuissant de mon vacarme intérieur. Je cherche une issue. La chirurgie peut-être ? Le scalpel ? Il faudrait ouvrir, plonger la main, couper et extirper ce qui remue dans ma poitrine. Lorsqu'un membre est mort, dévoré par la gangrène, on s'en débarrasse. On peut vivre sans bras, sans jambes, pourquoi pas sans cœur. C'est ce que je veux. Ne plus entendre ces explosions qui retentissent comme autant de glas pour chacune de mes espérances. Je veux l'absolu silence thoracique. Je ne veux plus aimer, rien ni personne. Si je le pouvais, je procéderais à l'amputation moi-même. Je cautériserais à l'alcool par voie interne en buvant directement au goulot. Avant je prenais le temps, j'allais au bar. Je construisais ma solitude. Est-on jamais aussi seul que lorsque on est entouré d'anonymes ? Je n'étais pas du genre à prendre les serveurs à témoin, pas de celui non plus à rouler par terre. J'étais une ombre parmi les ombres sauf que j'en avais conscience. Je ne choisissais jamais le comptoir. J'avais jeté mon dévolu sur une table haute et quatre tabourets au centre de la salle. J'en faisais le tour, changeant de siège à une fréquence chronométrique pour ne rien perdre du spectacle des autres. Eux ne me voyaient pas, trop occupés à faire la somme de leurs égocentrismes.


Il y avait cette musique, trop forte, assourdissante, cet artifice censé donner l'illusion de la convivialité et qui imposait aux corps le même rythme. Ils se trémoussaient tout en se mutilant la gorge pour entretenir l'illusion qu'ils s'intéressaient mutuellement. En d'autres temps, j'ai aimé parler moi aussi. J'adorais les longues conversations, la confrontation des esprits. Avec Valentine surtout. Ce n’était pas forcément des sujets profonds destinés à apporter du mieux au monde. Juste l'indicible plaisir de se refléter dans l'autre, de se sentir exister en un écho. Elle était belle, si belle, si douce et elle n'est plus là. Peut-être était-ce mes yeux qui la voyaient ainsi, comme les siens me donnaient la sensation d'être un dieu parmi les hommes. Ce que nous disions n'importait jamais, nous nous le disions et cela suffisait à donner un sens à chaque phrase. Le silence lui-même n’était jamais dérangeant. Il était la respiration nécessaire pour que les mots reviennent et nous lient à nouveau. Ils sont si vains au milieu du vacarme. Si l'on doit chuchoter à l'oreille d'un autre pour se faire comprendre où est l'intérêt de s'assoir à cinq ou six autour de la même table ? Ceux que l'on exclut se sentent trahis, imaginent les pires choses et se demandent pourquoi ce n'est pas à leur oreille que l'on parle. Pour rétablir l'équilibre et ne pas perdre la face ils font de même. Combien de fois ai-je vu ce tableau ridicule de six convives divisées en trois conversations secrètes. Le nombre produit l’hypocrisie. Si l'on n’est pas deux autant être seul.


Parfois même ce deux ne suffit pas. Il arrivait qu’une créature s'extirpe des autres pour envahir mon espace et donner foi à l'idée que l'indifférence ne peut être que feinte. Si j’étais isolé c’était forcément pour intriguer et attirer les autres. Elles croyaient toutes pouvoir s'additionner à moi. Elles ignoraient que mon approche des mathématiques était tout autre, qu’un plus un ne font pas toujours deux et que deux moins un avait fait zéro pour moi. Elles s'asseyaient donc sans que je les y invite. A toutes sans la moindre exception j'ai opposé le silence. Je les ai accablées de mon indifférence et renvoyées à l'invisibilité qu'elles n'auraient jamais dû quitter. Mon double, la deuxième moitié de mon addition, ne viendrait plus jamais s'asseoir à ma table, c'était ainsi et il fallait qu'elles le sachent. Je n'avais aucun mal à les en convaincre. Aucune n'est restée assez longtemps pour mettre en péril le mouvement horloger de mes tours de table. Je savais que jamais aucune ne le pourrait, mais j'ai compris qu'il y en aurait toujours une pour tenter sa chance. J'ai donc quitté ce bar pour la confortable intimité de mon salon. Et je n'ai plus siroté. J'ai bu et je boirai tant qu'il y aura sur cette terre un liquide suffisamment alcoolisé pour masquer les cruelles évidences de ma réalité.


D'ici, je ne vois rien du monde extérieur, je n'entends rien ou presque. Je sors très peu et ne vais jamais à la fenêtre. Depuis quelques temps, je supporte difficilement la lumière naturelle. La télécommande des stores est très pratique lorsque le soleil fait une intolérable tentative d'intrusion. Je préfère l'obscurité et lorsque je me décide à la combattre, l'artifice d'une lampe me suffit. Je m'extrais de mon monde uniquement à la nuit tombante ou les jours de pluie. Les gens fuient la pluie. Ils courent, ils s'agitent et cherchent frénétiquement leurs clés de voiture. Les fous. La pluie c'est mon idéal, l'obscurité en plein jour, la vie sans les vivants. Le dehors je ne le conçois qu'ainsi. Ce qui est mieux encore c'est de ne pas sortir et de s'isoler jusqu'à en oublier qu'il y a un autre monde. Penser que l'on est vraiment seul, que si l'on n’est plus deux c'est parce qu'il n'y a personne d'autre, que même si je sortais au grand jour, même si j'affrontais la lumière du plus éclatant soleil je ne rencontrerais pas une âme. Car s'ils ne sont pas toi, les autres m'indifférent.

Jean-Yves Acquaviva

Illustration : pluie à Dublin, Diane Egault